L’innommable fleuriste

Je suis dans la boutique, ou ce qui ressemble à une boutique, rue de quelque chose, Paris, Paris XVe. On me parle, on m’interroge, on me dit des choses, je ne sais plus depuis combien de temps on me dit des choses, soixante-quinze ans qu’on me dit des choses et moi je coupe, je coupe les tiges à la longueur qu’il faut. Quelle longueur de tige faut-il pour faire un beau bouquet ? Je ne sais plus, je l’ai su, je coupe à l’instinct. Clac. Je tranche dans le vif, tiges, feuillages et fleurs.

Les fleurs. Oui. Il y a des fleurs. Ces choses merveilleuses qui poussent et qu’on coupe et qu’on vend à des gens pour qu’ils les donnent à d’autres gens qui les regarderont mourir dans un vase. C’est le commerce. C’est mon commerce. Depuis quand ? Depuis toujours. Avant toujours. Il y avait déjà les fleurs avant moi, avant que je commence avec les roses, les œillets, les lys, les chrysanthèmes, les chrysanthèmes surtout en novembre, en novembre les gens veulent des chrysanthèmes, pour les morts. Les morts ont-ils besoin de chrysanthèmes ? Un jour, moi aussi j’aurai besoin de chrysanthèmes, un jour, bientôt peut-être, qu’importe.

Il y a une odeur. Ça, je peux le dire. Une odeur de fleurs, de vert coupé, de l’eau dans les seaux, une odeur qui est le métier, une odeur que j’ai respirée pendant cinquante ans ou ce qui ressemble toutes ces années, et que je respirerai encore demain, si demain arrive, il arrive, il a toujours fini par arriver. Le lendemain, décevant, semblable, avec ses seaux à remplir, ces cartons de fleurs à vider, ces tiges à couper, ces clients à servir, « bonjour madame, vous désirez, pour quelle occasion, voilà, c’est beau, ça fera bien, au revoir madame, bonne journée. »

Bonne journée. Je dis bonne journée. Depuis cinquante ans, je dis bonne journée. Ça ne veut rien dire. C’est peut-être une prière. Bonne journée c’est plus court que

Ai une bonne journée. Toi qui repars avec tes fleurs sous le bras, ô toi qui ne sais pas encore que tu vas les oublier dans le métro, ou les offrir à quelqu’un qui ne les mérite pas, ou les poser sur une tombe que personne ne visite plus à part toi, aie une bonne journée. J’essaierai aussi, nous essaierons tous les deux, nous échouerons probablement, on essaie, on échoue, on dit bonne journée quand même.

Mes mains. Mes mains savent. Elles sont l’instinct, elles savent sans que je leur dise. Couper à l’oblique, ôter les feuilles du bas, séparer les branches mortes, lier les bouquets, faire le nœud, défaire le nœud qui n’est pas beau, refaire le nœud. Mes mains ont soixante-quinze ans elles aussi. Peut-être plus. Les mains travaillent, elles ne connaissent pas le repos, toujours à saisir, tordre, tenir, elles vieillissent plus vite que le reste. Elles ont tenu tant de tiges. Tant de tiges froides et mouillées. Est-ce que j’aimais les fleurs ? Je ne sais pas si c’est une bonne question. Peut-être qu’être simplement là, avec les fleurs, ça suffit, et que c’est ça, l’amour, être simplement là, avec.

Paris dehors. Je n’y pense pas. Paris se passe de mes pensées. Les voitures. Les gens. Les gens qui passent devant la boutique sans regarder. Les gens qui regardent et n’entrent pas. Les gens qui entrent et n’achètent pas. Les gens qui achètent. Les uns et les autres, je les ai tous vus, pendant cinquante ans, les mêmes et pas les mêmes, il y en a toujours eu d’autres pour remplacer ceux qui ne venaient plus, qui ne pouvaient plus venir, pour une raison ou une autre, la maladie, la mort ou un déménagement.

Continuer. Il faut continuer. Ouvrir le matin, fermer le soir, remplir les seaux, couper les tiges, dire bonjour, dire bonne journée, recommencer. Difficile de continuer. Les genoux. Le dos. Cette fatigue qui n’est plus tout à fait une fatigue, qui est autre chose, qui est peut-être ce que je suis devenue, une fatigue qui marche et qui coupe des tiges et qui dit bonne journée. Je vais continuer.

*

Le téléphone a sonné. C’est ainsi que ça commence les choses qui changent, un téléphone qui sonne, j’aurais pu ne pas répondre, j’ai répondu, on répond toujours, c’est le problème, on répond toujours aux téléphones et aux portes et aux questions et voilà où on en est, à soixante-quinze ans, les mains dans l’eau froide après avoir répondu.

Une voix. Une voix que je ne connaissais pas, une voix qui disait des choses, des choses précises, avec des détails, les voix précises avec des détails c’est mauvais signe, on est précis quand on veut que l’on comprenne bien, quand on ne veut pas qu’il y ait de malentendus, les bonnes nouvelles n’ont pas besoin de détails. Elle a dit son nom. Elle a dit pourquoi elle appelait. Elle a dit qu’on me cherchait.

On me cherche. Moi. Moi qui suis là depuis cinquante ans rue de quelque chose à couper des tiges, on me cherche, quelqu’un a décidé qu’il fallait me trouver, qu’il y avait quelque chose qui nécessitait ma présence, ma présence spécifique, pas quelqu’un d’autre, moi. C’est vertigineux. C’est absurde. J’ai posé les ciseaux.

On me cherchait depuis longtemps, a-t-elle dit. Depuis longtemps. Combien de temps c’est longtemps ? Pendant que je coupais des tiges, on me cherchait. Pendant que je disais bonne journée à des gens qui repartaient avec leurs roses, on me cherchait.

Quelqu’un quelque part tenait mon nom dans sa bouche et ne savait pas où me poser. C’est étrange d’avoir été cherchée sans le savoir. C’est étrange d’exister dans la tête de quelqu’un qui ne vous a pas encore trouvée. J’existais là, dans cette recherche, dans cette absence, plus réelle peut-être que dans ma boutique, dans mes seaux, dans mes chrysanthèmes.

Je n’ai rien dit pendant un moment. Le téléphone contre l’oreille, le silence, les fleurs autour de moi qui ne savaient pas, les fleurs ne savent jamais rien, c’est leur qualité principale, ne rien savoir, mourir sans savoir, continuer de sentir bon sans savoir, je leur en veux parfois, je leur en voulais ce matin-là, ce matin ou cet après-midi, je ne sais plus, il y avait de la lumière, ou pas, ça n’a pas d’importance, le téléphone sonnait et maintenant il ne sonnait plus et quelqu’un attendait que je dise quelque chose.

Qu’est-ce qu’on veut de moi ? C’est ce que j’ai demandé. Qu’est-ce qu’on veut de moi après tout ce temps, après toutes ces années à ne pas être cherchée, pourquoi maintenant, pourquoi pas avant, pourquoi pas jamais, ça aurait été plus simple, jamais ça je l’aurais compris, jamais c’est clair, jamais ça ne laisse pas de place au doute, mais maintenant, maintenant avec mes genoux et mon dos et mes cinquante ans de bonne journée, maintenant on me cherche, maintenant on me trouve, maintenant il va falloir être trouvée, exister pour quelqu’un qui me cherchait, répondre à l’idée qu’il se faisait de moi pendant toutes ces années, cette idée qui ne peut être que fausse, toutes les idées qu’on se fait des gens sont fausses, les gens sont toujours autre chose, moins, ou plus, ou simplement différent, simplement là avec leurs seaux et leurs ciseaux et leur fatigue qui n’est plus tout à fait une fatigue.

Elle a répété mon nom. Comme pour vérifier que j’étais encore là. J’étais encore là. Je suis toujours encore là, c’est mon problème, être encore là, continuer d’être encore là alors qu’on aurait pu ne plus y être, et on répond, et on écoute, et on apprend qu’on était cherchée, qu’on était une absence dans la vie de quelqu’un, un blanc, un manque, une fleur qu’on n’arrive pas à trouver, une espèce rare, ou simplement une femme de soixante-quinze ans dans une boutique rue de quelque chose qui répond au téléphone les mains mouillées.

J’ai dit oui. Qu’est-ce que j’aurais pu dire d’autre ? J’ai dit oui je suis là, oui vous m’avez trouvée, oui si vous voulez, ou non je ne veux pas, je ne sais plus ce que j’ai dit, j’ai dit quelque chose, les mots sont sortis comme ils sortent toujours, sans qu’on les choisisse vraiment, on ouvre la bouche et il y a des mots, il y a bonjour bonne journée oui non c’est beau ça fera bien au revoir, et maintenant on m’a trouvée, je suis là.

J’ai raccroché. J’ai repris les ciseaux. Il y avait encore des tiges à couper. Il y a toujours des tiges à couper. C’est une constante. Peut-être la seule.

Le téléphone n’a plus sonné. Ou il a sonné pour autre chose, des fournisseurs, une voisine, le médecin pour un rendez-vous, les téléphones sonnent pour toutes sortes de raisons qui ne sont pas des raisons d’être cherchée, qui sont des raisons ordinaires, des raisons qui n’ébranlent rien, auxquelles on répond et qu’on oublie avant d’avoir raccroché. J’ai oublié la voix. J’ai presque oublié la voix. Elle revient parfois, le soir, quand je ferme la boutique, quand je retourne les seaux pour les vider, une voix qui disait mon nom, précise, avec des détails, une voix qui savait qui elle cherchait, ou croyait savoir, ce qui revient au même ou pas du tout.

Les fleurs ne savent pas. Je l’ai déjà dit. Je me répète. À soixante-quinze ans on se répète, les pensées repassent, les mêmes pensées dans les mêmes sillons, comme l’eau dans les mêmes rigoles, on ne choisit plus vraiment, ça coule où ça a toujours coulé, vers les fleurs, vers les tiges, vers cette voix maintenant, vers cette question sans réponse qui n’est même pas une question, juste une chose qui s’est passée un jour, un téléphone, une voix, mon nom dans une bouche inconnue, et moi les mains mouillées qui disais oui.

Je coupe les tiges. Je dis bonne journée. Quelque part quelqu’un me cherche encore peut-être, ou a cessé de me chercher, ou n’a jamais vraiment cherché, ou cherche et ne trouvera pas, ou trouvera et ce sera autre chose, une déception, un malentendu, une vieille femme avec des ciseaux qui ne ressemble pas à ce qu’on cherchait. Ça m’est égal. Presque égal. Il faut continuer. Les seaux. Les tiges. La porte qu’on ouvre le matin et qu’on ferme le soir et entre les deux les gens et leurs occasions et leurs morts et leurs vivants à qui offrir quelque chose qui ne durera pas.

C’est beau, ça fera bien.

*

Il y a des gens qui entrent dans une boutique de fleurs sans être ceux qu’on attend, c’est même la majorité des gens, les gens qui entrent ne sont presque jamais ceux qu’on attend, on attendrait quelqu’un toute sa vie dans une boutique de fleurs et il entrerait des inconnus, des inconnus qui veulent des roses, des lys ou des chrysanthèmes selon la saison, selon l’occasion, selon ce qu’ils ont décidé d’offrir ou de porter sur une tombe.

J’ai regardé les visages. Pendant quelques jours, j’ai regardé les visages. C’est fatigant de regarder les visages. D’habitude, je ne regarde pas les visages, je regarde les mains, les mains qui cherchent le portefeuille, les mains qui montrent une fleur, les mains qui hésitent, les mains savent avant les visages, les mains décident, les mains paient. Je regardais les visages pour voir si je reconnaissais quelque chose, un air, un rapport avec quelque chose d’ancien, avec quelque chose qui aurait eu besoin de me chercher, qui aurait eu une raison, une vraie raison, pas juste une erreur de numéro, pas juste une voix qui s’est trompée.

Peut-être que c’était une erreur. Peut-être que la voix cherchait quelqu’un d’autre, une autre femme, une autre fleuriste, une autre rue de quelque chose, Paris est plein de rues de quelque chose, Paris est plein de femmes de soixante-quinze ans qui coupent des tiges et qui disent bonne journée, peut-être qu’il y en a une autre, qui me ressemble ou pas, qui a le même nom ou un nom approchant, et c’est elle qu’on cherchait, elle qu’on a trouvée, ou pas trouvée, et moi j’ai attendu pour rien, j’ai regardé des visages pour rien, j’ai posé les ciseaux pour rien.

Pour rien. Ça ne me dérange pas. Ou si. Je ne sais pas. Il y avait quelque chose de doux dans l’idée d’être cherchée. Quelque chose que je n’avais pas demandé et qui était là quand même, comme les fleurs dans les seaux le matin, on les met dans les seaux, elles sont là, elles font leur travail d’être là, et puis elles partent, et d’autres arrivent, et ainsi de suite, depuis cinquante ans, ainsi de suite. Être cherchée c’était comme ça. Quelque chose qui arrive. Qu’on n’a pas demandé. Qui est là. Et puis.

Et puis rien.

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