Nuits

I. L’enfant
Cette nuit, un enfant de dix ans est étendu sur son lit. Le lit est collé contre le mur de la chambre. Le garçon ne dort pas. Il lui faut traverser la nuit. Il a les yeux ouverts sur l’obscurité, et celle-ci lui offre en retour des étoiles de plastique luminescentes, reliques d’un après-midi où son père avait cru résoudre l’inquiétude non dite en la peuplant d’ersatz de lumière. Le garçon les observe. Il ne compte pas les étoiles collées au plafond. Il n’est pas de ceux qui comptent. Il reçoit leur lueur sans déplaisir, ni reconnaissance particulière. Les étoiles diminuent. Elles diminuent toujours avant l’absence où l’emporte le sommeil. Mais avant, dans le temps qui n’est pas encore le sommeil et qui n’est plus tout à fait l’éveil, il lui semble que le plafond le protège. Il l’imagine comme une porte ouverte sur deux mondes, celui de l’école qu’il souhaite oublier dès qu’il rentre et celui du sommeil où il se réfugie, où plus rien ne le tracasse… sauf si un cauchemar s’invite. En attendant, il ferme les yeux et les étoiles luisent plus forts derrière ses paupières.

II. La femme
Cette nuit, une femme de 75 ans est allongée sur le dos, elle ne dort pas, ses yeux sont fermés avec la discipline de qui sait que les ouvrir ne changerait rien. Elle a passé sa vie parmi les fleurs, ses mains témoignent des innombrables bouquets confectionnés. À côté d’elle, son mari ronfle, le bruit n’est pas désagréable en soi, il est même rassurant. Sa mémoire refuse de la laisser en paix malgré ses paupières closes. Elles affichent toujours les petites mains de nouveau-né les doigts écartés sur l’air cherchant le contact que sa peau ne lui a jamais offert. Elle voudrait oublier. L’odeur des fleurs reste jusque dans la nuit et ne couvre pas le souvenir qui se rouvre 56 ans après. Son mari ronfle. Il ne sait pas. C’est peut-être là le vrai malheur, être seule à porter ce souvenir après tant d’années passées ensemble. Il ne sait pas. Il respire sans contrainte avec l’ignorance de celui qui ne sait rien.

III. L’homme
Cette nuit, un homme qui a fait de la parole une arme, du doute une technique, et du mensonge d’autrui son gagne-pain, ne dort pas. Il sait reconnaître le mensonge, il en a cartographié les formes, les inflexions, les silences révélateurs, ce savoir ne lui est d’aucun secours cette nuit. À sa gauche, sa femme lâche un léger soupir, puis change de position. Le bruit des draps que l’on froisse, un peu d’air frais passe sous la couette quand elle se retourne. L’homme l’écoute dormir. Parfois, il se tourne vers elle et l’observe, il cherche dans ses traits ce qui aurait pu l’alerter. Il ne voit rien dans la nuit. Depuis l’entrevue, il se dégoûte. Ce dégoût est sans compassion ni de rage, il a juste la sensation d’être à la mauvaise place, au mauvais endroit, d’avoir fait la mauvaise rencontre. Il a la tentation de se lever, d’aller dans une autre pièce, de s’installer dans l’obscurité d’un fauteuil comme le font les personnages de films pour signifier leur effondrement. Il ne le fait pas. Il reste immobile les yeux ouverts près de ce corps endormi.

Bienvenue 👋

Inscrivez-vous pour être
informé(e) de la mise en
ligne de nouveaux articles.

Nous ne spammons pas ! Consultez notre politique de confidentialité pour plus d’informations.