Pourquoi chaque jour, je reprends ma marche. Tous les matins, la ville s’éveille sans moi, ou plutôt malgré moi, comme une dormeuse qui ignore qu’on veille à son chevet. Les rideaux de fer remontent avec un fracas d’orage, les cafetières crachotent leurs premières confidences, les cartables courent. Je longe les mêmes rues, les mêmes trottoirs fendus où l’herbe pousse, frêle et têtue. L’obstination de la vie est stupéfiante. Et je m’interroge. Pourquoi celle-ci ? La boulangère aux mains farinées qui chante faux en rendant la monnaie, et dont la voix tient chaud à tout le quartier ? Pourquoi celui-là ? L’homme au chien jaune qui fait trois fois le tour du square chaque matin, comme pour conjurer quelque chose qu’il ne saurait pas nommer ? Pourquoi l’enfant qui lance son ballon dégonflé contre le mur du gymnase, inlassablement, comme on frappe à une porte qui ne s’ouvrira pas, et qui compte ses tirs à voix haute pour que le silence ne gagne pas ? Pourquoi la femme du troisième qui arrose ses géraniums à la même heure depuis cinquante ans, elle qui parle aux pigeons comme à de vieux amis, en leur racontant un mari qu’aucun voisin n’a jamais vu ? Pourquoi aujourd’hui et pas demain ? Pourquoi pas hier, quand le ciel était plus doux et qu’il aurait suffi de s’endormir sous les tilleuls ? Pourquoi de cette manière ? Je n’ai pas la réponse. Le nom vient à moi comme une feuille portée par le vent, il se pose dans ma paume, léger comme un secret, et je sais qui, et je sais comment, mais jamais pourquoi. Pourquoi toujours ? Sans cesse. Jamais un jour de pause, jamais une heure volée au bord de la mer à regarder les vagues reprendre, une à une, les traces de pas laissées dans le sable. Mon travail est infini, il ne cessera jamais, pas plus que la marée. Et quand le dernier homme fermera les yeux, qui viendra me chercher ? J’ai parcouru le monde plusieurs fois, j’en connais chaque pli, chaque ride, chaque cicatrice. Pas une ville ne m’est inconnue, pas un village, pas un hameau perché où trois maisons se serrent l’une contre l’autre pour avoir moins froid. Pas une île, pas un désert, pas une rive. J’ai traversé les glaces avant qu’on leur donne un nom. J’ai vu naître des langues comme des sources au flanc des montagnes, et je les ai vues s’éteindre, une à une, comme des bougies qu’on souffle. Partout, on me redoute, nulle part on ne m’attend. Il arrive qu’au bout de nuits trop longues on m’appelle comme un ami en retard. Ceux-là, je les aime un peu plus que les autres, et pour eux, je viens à pas plus doux.