On ne sait pas exactement quand la librairie a ouvert. Les gens du quartier donnent des dates différentes, parfois contradictoires, et personne ne s’en inquiète. Pour chacun ce qui compte, c’est qu’elle soit. La librairie n’a pas de devanture, pas d’enseigne, pas de nom. Le mot entrer est gravé dans le bois de la porte.
À l’intérieur, on ne s’attend pas à un tel volume, l’espace est immense. Le plafond est si haut qu’on ne l’aperçoit pas vraiment. Les habitués ne commentent plus, et les nouveaux venus, une fois passée l’exclamation de surprise, sont submergés par le désir de lire. Les rayonnages montent très haut. Il n’y a pas d’échelle ou d’escalier en colimaçon.
Il n’y a qu’une libraire, une femme aux longs cheveux couleur de cendre, d’un âge impossible à déterminer. Elle semble avoir des siècles et en même temps affiche un teint de jeune fille. Quand on lui demande à quoi servent les livres du haut, ceux qu’on ne peut pas atteindre, elle répond que ces livres ont besoin de hauteur pour respirer. On pourrait penser qu’elle fait de l’humour, mais elle parle sans ironie, d’une manière impassible.
Il n’y a pas de classement visible. Ni alphabétique, ni thématique, ni chronologique. Rien qu’un client pourrait identifier lors d’une première visite ni d’une deuxième. Et pourtant, quand on cherche un titre précis, on le trouve, pas toujours là où on le cherchait. Il est souvent là où l’on ne l’attendait pas, coincé entre deux livres qu’on ne connaissait pas et qu’on finira par emporter aussi.
La lumière vient de partout et de nulle part. Il y a des lampes, oui, mais leur position ne suffit pas à expliquer cette clarté particulière, cet éclat chaud qui ne fatigue pas les yeux et qui rend la lecture immédiatement agréable.
Dans la librairie, on peut s’asseoir. Il y a des fauteuils, disposés sans logique apparente dans les allées, parfois face à un mur de livres, parfois face à une fenêtre dont on ne sait pas toujours sur quoi elle donne. Le temps de lecture n’est pas limité, personne ne vous invite à quitter les lieux. Il n’y a pas d’horaire d’ouverture ou de fermeture. La librairie ferme à des heures variables. Ce n’est pas écrit et cela ne surprend pas quand la porte reste fermée.
Parfois, la libraire passe près d’un lecteur, marchant presque en lévitation et pose sur l’accoudoir du fauteuil une tasse de thé, puis elle repart sans un mot. Il apparaît qu’à cet instant le lecteur avait grand-soif.
Il n’y a pas de musique d’ambiance, pas de radio qui diffuse en sourdine. Pourtant le lieu émet un son discret, comme un bruit blanc. Ici, rien n’est pesant. Il règne un silence au milieu d’un souffle venu de partout, un genre de silence qu’on ne rencontre que dans les lieux qui ont longtemps été habités par la concentration des autres.
Même si l’on reste des heures à feuilleter des ouvrages, on peut repartir sans rien acheter. La libraire est toujours impassible. Mais à la prochaine visite, un livre vous attendra, pas nécessairement sur une table, pas nécessairement mis en avant, mais il sera là, dans un endroit où votre œil tombera naturellement, comme si sa place avait été légèrement ajustée pendant votre absence.
Ici on ne trouve que les livres nécessaires. On ne sait pas nécessaires à qui, ni pour quelle raison ils sont là, mais après plusieurs visites, on finit par comprendre qu’ils nous sont destinés.
La librairie n’est pas sur les réseaux sociaux. Elle n’apparaît nulle part sur internet. On n’y vient uniquement sur invitation d’un tiers déjà client du lieu ou parce que quelqu’un vous en a parlé à voix basse, comme on confie quelque chose de précieux.