Maintenant seulement je sais combien j’ai aimé le vent de l’Altaï, ce vent qui fait pleurer les yeux sans qu’il y ait de chagrin, et ce vent qui rase la végétation.
Et puis il y a les steppes, les immensités mongoles, une multitude de paysages uniques. Je me souviens d’un espace si grand qu’on oubliait les noms et on pensait distance.
Et puis il y a les mélèzes qui deviennent or à l’automne contre un ciel trop immense qui leur donne des allures d’arbrisseaux. Ce ciel, un décor de cinéma. Une lumière que je n’avais jamais vu ailleurs.
Et puis il y a les aigles, et les hommes qui les portent fièrement sur l’avant-bras. Ces hommes, et quelques rares femmes, souvent fille de chasseurs d’aigle dressent l’oiseau pendant de longs mois, des années pour concourir au festival d’Olgii une fois l’an. J’entends encore le cri du chasseur à cheval dans la plaine appeler l’aigle qui vole au-dessus de la montagne.
Et puis il y a le froid qui arrive soudain, en une nuit, le blanc recouvre tout, les rochers qui marquaient les pistes, les pistes elles-mêmes et les rivières qui se referment comme des paupières.
Et puis il y a la surprise d’entrer dans la yourte boire le thé au lait salé, manger un morceau de fromage de yack, être accueillie comme si j’étais attendue depuis longtemps.
Et puis il y a la joie de rencontrer les familles nomades, plusieurs générations qui vivent ensemble et le dernier petit-fils encore enfant qui prendra soin des grands-parents quand ceux-ci seront trop vieux pour traire les yacks, chasser le loup ou le renard, le petit-fils qui prendra soin des troupeaux quand il aura l’âge d’homme.

Et puis il y a l’accueil des grandes familles nomades, toujours souriantes mêmes si seules au monde face aux éléments, comme si le vent, le froid et la distance ne pouvaient rien contre cette hospitalité-là. La porte de la yourte toujours ouverte sans poser de question. J’ai gardé les sourires avec soin quelque part à l’intérieur.
Et puis il y a le mouvement ancien et calme des troupeaux de yacks et de chevaux qui descendent vers les vallées avant l’hiver.
Et puis il y a les chevaux, les yacks et les chèvres et les moutons et les chiens dehors et l’aigle sur la gauche en entrant dans la yourte, et les animaux plus nombreux que les hommes, et leur façon de regarder comme s’ils voyaient quelque chose que nous ne voyons plus.
Et puis il y a le silence du soir, un silence si étendu qu’il finit par ressembler à un bruit, celui du sang dans les oreilles.