La trace de gens ordinaires

Deux hommes ordinaires | pris dans le tissu du temps | sans se connaître, sans se croiser, sans laisser de trace l’un vers l’autre | séparés par quatre nuits d’intervalle | entre eux la Méditerranée, le froid, la pluie fine sur un corps qui ne respire plus | rien qui ressemble à un lien,
sinon qu’on les a oubliés pareil.

1920 | Lucien
Lucien. C’est son prénom. Lucien J. né le 4 septembre 1899 dans le treizième arrondissement de la Seine. (Lucien ne figure nulle part aujourd’hui, il n’est pas dans les livres, il apparaît à peine dans les registres d’état civil, il ne reste de lui que quelques lignes parmi des milliers de lignes, une écriture d’un autre sur du vieux papier scanné.) Cocher, livreur de glace l’été, de charbon l’hiver. Lucien est grand. Très grand. (Plus grand que ce que l’histoire retient des petites gens, de ceux qui font le peuple.) Sur une vieille photo perdue, il sourit. C’est sa façon d’occuper le monde sans que le monde le remarque. Il a ça dans le corps, Lucien, la joie et l’endurance. Pas l’endurance des héros qu’on grave dans le marbre. L’autre. Celle des gens qui se lèvent. Qui attellent. Qui livrent. Qui reviennent. Qui portent de lourdes charges. Qui ne figurent pas.
Mars 1920. Paris hésite entre l’hiver et autre chose. Les bourgeons sur les branches se gonflent de sève. Le 15 mars, il est incorporé au 1er bataillon de chasseurs à pied, détaché au camp d’Oberhof (pourquoi l’envoie-t-on en Allemagne ? Prépare-t-on déjà la jeunesse pour la prochaine guerre ?). Un nom de plus sur une liste. (C’est tout ce qu’on sait de lui à cet instant. C’est presque tout ce qu’on saura.) Il part avec son corps immense et son sourire facile, avec cette résistance tranquille que les gens comme lui portent sans savoir qu’ils la portent, parce que personne ne leur a dit que ça s’appelait quelque chose.
Plus tard, il épousera une femme minuscule. (On ne saura pas grand-chose d’elle non plus, une blanchisseuse anonyme.) Plus tard, il se cachera et refusera le service du travail obligatoire.


1920 | Mohamed
Mohamed B. Douar de Beni-Alloui. Canton d’Inkermann. (Mohamed, indigène inconnu, mentionné à la rubrique des faits divers de l’Écho d’Alger. On y apprend qu’il est mort dans la nuit du 19 au 20 mars 1920 en protégeant son unique patrimoine, son troupeau de moutons.)
Fin. Presque osseux. Le teint bruni par tout ce que la campagne alentour lui a fait traverser sans lui demander. Un corps façonné par la terre, par le vent, par les saisons portées dans la peau. Ses pieds connaissent la terre froide du douar mieux que n’importe quelle semelle. C’est son pays. C’est son sol. C’est son troupeau, la richesse de la famille, la mesure concrète de ce qu’une vie de labeur peut tenir entre ses mains.
Cette nuit-là. Une nuit de mars algérien où le froid encore là, têtu, collé aux pierres et à la peau. Mohamed attend la pluie depuis des jours. Cette pluie précise. Celle qui fait lever l’herbe. Celle qui change la couleur de la terre. Celle qui assure que les bêtes mangeront les semaines suivantes. Il attend cette pluie comme un miracle.
Les brigands arrivent dans le noir. Mohamed va pieds nus sur la terre froide et défend son bien, ce que personne d’autre ne fera pour lui.
Les brigands sont plusieurs. Un cousin vient l’aider.
Ils repartent avec dix-sept moutons.
Mohamed reste. Le cousin aussi.
Et la pluie vient. Exactement celle-là. Fine. Régulière. La bonne pluie enfin. Elle tombe sur eux comme elle tombe sur tout le reste, les pierres, la ferme silencieuse, les collines du canton, la terre qui demain fera pousser l’herbe que ses bêtes ne mangeront pas. Elle recouvre son corps lentement. Elle ne sait pas ce qu’elle recouvre. La pluie ne sait rien.
Il est mort pieds nus, le cousin est étendu lui aussi, tous les deux sous la pluie qu’ils avaient appelée.
Personne n’a écrit leur nom dans un livre.
(C’est nous qui le faisons. Maintenant. Ici. Tard et pas tout à fait trop tard.)

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