Solitude

Suis-je seul ? Suis-je seul la nuit quand mes yeux sont grands ouverts sous mes paupières, pas seul au sens où la chambre serait vide, seul d’une solitude qui ne se voit pas qui n’a pas de décor à sa hauteur, seul au milieu du bruit, seul parce que tout autour de moi il y a autre chose, il y a la ville qui se tourne et se retourne sur elle-même ? Les rues que je connais depuis vingt ans ont changé. Il y a un passage que je n’avais jamais remarqué entre la pharmacie et le pressing. Il y a une rue qui tourne là où elle allait tout droit autrefois. Je marche et le bitume se souvient de mes pas avant que je les fasse — il y a une légère dépression dans le sol, exactement à l’endroit où mon pied va tomber, comme si quelqu’un marchait avant moi, juste avant que je ne pose mon pied. Suis-je seul, ou suis-je en retard sur moi-même, suis-je le fantôme de ma propre présence dans une ville qui continue de vivre sans moi ?
Suis-je seul dans le métro ce mercredi à trois heures de l’après-midi quand je remarque que la femme en face de moi qui ne tourne pas les pages de son livre ? Elle tient le livre ouvert depuis six stations. Ses yeux bougent. Mais pas les pages. Elle ne me voit pas l’observer. Le wagon s’enfonce dans le tunnel obscur. Je vois nos reflets dans la vitre. Nos reflets sont face à face, ils se fixent avec franchise avec une familiarité que le réel interdit. Suis-je seul ou est-ce que quelque chose de moi qui circule en dehors ? Cette question me taraude et je me demande si je suis seul au milieu de tous ces gens. Je pense à la famille réunie — ces visages aimés, ces voix que je reconnais depuis avant le langage, ces gestes hérités, la façon de tenir la fourchette, de rire trop fort, d’éviter certains sujets avec une grâce de danseur — suis-je seul avec eux aussi ? Suis-je seul quand je vois, au-dessus de la table, quelque chose que personne d’autre ne remarque que personne d’autre ne voit : une légère luminosité, une brume dorée stagne dans l’air à hauteur des visages. La brume bouge quand chacun parle, elle s’intensifie quand un mensonge est dit, même par gentillesse. Suis-je seul à percevoir ce halo ? Suis-je seul quand les objets de ma chambre, la nuit, reprennent leur vie d’avant moi ? Je ne les vois pas bouger. Je les trouve simplement, le matin, déplacés d’une façon à peine visible. Le livre est ouvert là où je l’avais posé, fermé, le verre tourné dans un sens légèrement différent, le stylo, que j’avais laissé sur le carnet est posé avec le capuchon égaré. Rien qui puisse être prouvé. Rien qui mérite d’être dit. Mais tout cela s’accumule, cette vie parallèle et silencieuse des choses qui m’appartiennent et qui ont peut-être d’autres projets. Je me demande si la solitude n’est pas précisément ça : habiter des espaces d’une manière étrange, d’une manière qui vous dépasse, et le savoir. Suis-je seul face au monde qui continue — qui continue sans se soucier de savoir si je l’accompagne vraiment ? Tout à l’heure, avant de descendre dans le métro, une femme m’a souri dans la rue et j’ai reconnu son sourire avec une certitude, comme on reconnaît une mélodie entendue dans l’enfance, mais que je n’ai jamais vu cette femme, son visage ne correspondait à aucun souvenir. Est-ce un souvenir d’une autre vie ? Est-ce la prémonition d’un moment à venir ? Le temps autour de moi aurait-il perdu sa linéarité ? Suis-je seul quand je parle et que mes mots arrivent à destination avec un léger décalage ? Je vois sur les visages la compréhension venir une demi-seconde trop tard, comme si mes phrases voyageaient plus loin que la distance qui nous sépare, comme si elles faisaient un détour par quelque chose d’invisible ? La conversation se passe bien. On rit. On se comprend. Mais il y a ce minuscule décalage, ce millimètre de retard entre ma voix et l’effet qu’elle produit, et dans ce millimètre loge toute une solitude que je ne saurais pas nommer, une solitude technique, une solitude de transmission, comme si j’émettais sur une fréquence que les autres captent très bien, mais qui n’est pas tout à fait celle du commun. Suis-je seul quand la nuit descend et que la ville change de nature, que les mêmes rues deviennent des rues différentes, non par le danger ou l’obscurité, mais parce qu’elles montrent enfin ce qu’elles sont quand personne ne les regarde, ce sont des rues qui pensent, qui se souviennent, qui portent en elles tous les pas de tous ceux qui les ont parcourues depuis qu’il y a des villes et des gens pour les traverser, et que parfois, juste parfois, si on s’arrête au bon endroit, on entend ce bruit de fond de l’histoire, ce murmure collectif et inaudible de toutes les présences passées et accumulées à cet endroit exact, et avec stupeur on réalise qu’on est le dernier en date dans une très longue liste à cet endroit précis, ça ne résout rien, mais ça change quelque chose à la solitude.
Suis-je seul ? Suis-je seul ? Suis-je seul ? Je pense que la solitude est une présence trop sensible à des choses que le monde ordinaire n’a pas le temps de nommer. Les solitaires sont peut-être les cartographes d’un territoire qui n’existe pas encore dans les atlas. Le décalage que j’éprouve n’est pas un défaut d’ajustement au réel, mais un ajustement à une dimension plus vaste. Je descends à ma station avec mon décalage, ma sensibilité. Je remonte à la lumière. Je laisse la question dans le tunnel. Vivante, je l’imagine qui se déplace d’une rame à l’autre, traverse les esprits comme un passager sans ticket et sans destination, comme une malédiction.

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