Mamie

acte de mariage de Lucien et Marie-Joséphine / © Archives Paris / © KBS

Mamie,
Je prends la parole aujourd’hui avec fierté, pour te rendre hommage. Je remercie Monsieur le Maire et les administrés de te rendre justice officiellement en posant cette plaque sur la façade de ta maison d’enfance. Tu es née, ici à Saint-Léonard-en-Beauce, au début du siècle dernier de père inconnu, le 10 février 1902 pour être exact. Ta mère Louise Joséphine, est portée disparue, tu te retrouves seule à l’âge de 12 ans.
Pourtant grâce au père Bedon, tu apprends à lire, tu obtiens ton certificat d’étude, tu montes sur Paris et tu rencontres ton futur époux Lucien Jobé. Ensemble, vous avez trois filles, Germaine, Gabrielle et Jacqueline, ma mère.
La guerre vous sépare. Lucien refuse le travail obligatoire et prend la fuite. Tu envoies les filles à la campagne pour les protéger et être certaine qu’elles mangent à leur faim.
Dans ce Paris, miséreux et occupé, tu deviens une « petite souris grise », tu entres dans la résistance sans t’en rendre compte, cela te semble naturel.
Tu commences par porter des messages ici et là, tu apprends un allemand sommaire et tu te fais engager comme femme de ménage par la gestapo installée dans le 15ème arrondissement de Paris, tu envoies régulièrement les informations que tu trouves ou que tu entends.
Combien d’attentats qualifiés de terroriste par l’ennemi ont été couronnés de succès grâce à tes précieux renseignements ? Pourtant à la libération, des résistants de dernière minute te tondent.
Mamie, l’histoire se conjugue au masculin.
Lorsqu’enfin ta famille est à nouveau réunie, vous vous installez à Paris dans le 15ème arrondissement. Tu publies sous le nom de « Louise Michel » des pamphlets féministes dans l’Humanité. Tu rappelles à la gent masculine, son indigence sans la femme, et souligne qu’un couple est un compagnonnage qui dure une vie et non une relation de domination.
Tu milites pour une représentation des femmes dans la vie politique, ton amie, Simone de Beauvoir, que tu cites souvent, te soutient publiquement.
Très vite, tu t’engages pour la cause algérienne, malheureusement tu ne verras pas l’indépendance de ce grand pays comme tu disais, une longue maladie insidieuse t’emporte, me privant de ta rencontre.
En revanche, c’est surement en raison de tes choix politiques que ma mère s’engage à vie avec un porteur de valise du FLN, mon père Abdelkader Berassil…
jusqu’à aujourd’hui, elle avait mauvaise mémoire.
Aujourd’hui, ici à Saint-Léonard-en-Beauce, moi ta petite fille de 54 ans, je remercie Monsieur le Maire et les administrés de te rendre justice officiellement en posant cette plaque sur la façade de la maison où tu es née et qui rappelle la femme d’honneur que tu étais.
Mamie, je suis fière de toi.
Khedidja

nb : les noms sont exacts, les faits sont fictions à l’exception de deux : Lucien Jobé refusa le STO pendant la seconde guerre mondiale, Abdelkader Berassil fut porteur de valises pendant la guerre d’Algérie.
Texte d’atelier | Martin Winckler

2 réflexions sur “Mamie”

  1. Belle évocation, beau texte, quelle traversée de l’histoire du 20e siècle. J’en avais les larmes aux yeux.

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