Les cloches sonnent une heure qui n’existe pas

J’entre dans la ville sans rencontrer personne. Personne ne me connaît. Je n’ai nul voisin, nul ami, même les chiens n’aboient pas sur mon passage. Ils se couchent et gémissent tout bas. Je suis une ombre parmi des milliers, la seule que le soleil n’a pas dessinée. Dans les vitrines, les passants trouvent leur reflet. Moi, j’y trouve la rue comme si je n’y étais pas.

Et quand je me promène dans la ville, les heures glissent autrement. Elles coulent à l’envers parfois, comme du sable qu’on aurait oublié de retourner. À la tombée du jour, j’ai longé deux stades aux gradins vides où résonnent les clameurs d’autrefois, un cimetière dont les grilles grincent sans qu’on les pousse, plusieurs écoles élémentaires où les dessins d’enfants se tournent vers le mur, deux collèges, un lycée professionnel, et un cinéma qui n’ouvre pas tous les jours de la semaine et qui projette des films que personne ne se souvient d’avoir vus. Et une gare partagée avec la ville d’à côté, dont le tableau affiche des destinations qui ne figurent sur aucune carte, d’où les trains repartent toujours un peu plus légers.

Et parfois, je franchis les seuils. J’y entre à pas feutrés, à pas de givre. Rues, boulevards, avenues, maisons, immeubles, boulangeries où le pain refroidit d’un coup, pharmacies dont les croix vertes clignent comme des yeux fatigués, supermarchés aux néons qui grésillent. Portes et couloirs, parquet ou carrelage, linoléum et moquette d’antan remplacée par des lames de PVC qui gardent, un instant, la buée de mes pas. Aucune serrure ne me résiste, je n’ai pas besoin de clé. Derrière moi, les horloges hésitent une seconde avant de reprendre leur ronde, et les bouquets sur les tables baissent la tête.

Parce que je ne fais jamais de mauvaises rencontres. Je ne fais aucune rencontre. Les gens se croisent, se regardent en chiens de faïence, se parlent peu. Ils ne me voient pas. Ou alors une seule fois, et ils ne le racontent jamais.

Encore et toujours, je reviens dans la ville. Chaque jour, depuis bien plus longtemps que les pierres de l’hôtel de ville.

Alors que le dimanche, jour de marché, la place s’emplit de cageots et de voix, que les pigeons s’envolent sans qu’aucun bruit ne les ait effrayés, que la brasserie déborde sur le trottoir, certains se sourient et trinquent ensemble.

Et quand je les écoute, leurs paroles m’arrivent comme à travers l’eau d’un étang. Je ne sais pas ce qu’ils se disent. Se parlent-ils vraiment, ou vivent-ils un moment côte à côte, chacun parlant de soi, chacun marmonnant dans sa petite lanterne bercé au son de sa propre voix ?

Et parfois, je passe entre les tables comme une ombre, comme un nuage qu’on ne voit pas dans le ciel. L’eau dans le verre tremble sans raison, le lait tourne dans une tasse, une femme resserre son col en plein soleil, un vieil homme s’interrompt au milieu d’une phrase et contemple la place comme s’il la voyait pour la dernière fois.

Parce que je les connais tous, et ils ne m’ont jamais vu. Je sais leurs noms, leurs adresses, le battement de leur cœur comme on connaît une chanson entendue mille fois, et l’heure exacte de chacun.

Encore un dimanche, encore un verre, encore une phrase qu’on remet à plus tard. Les cloches sonnent une heure qui n’existe pas. Et quand l’ennui me prend, il est souvent l’heure, j’abats ma faux.

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