Il y a un bouton de manteau, dans une boîte à cigares, sur l’étagère du haut. Elle ne sait plus s’il date de l’année où le village a été englouti ou si c’était un objet d’un autre hiver. Peu importe l’exactitude du lieu. À présent, ce qui compte, c’est le froid qu’il lui redonne aux mains chaque fois qu’elle le touche, cette sensation intacte quand tout le reste s’est dissous.
Avant que tout ne disparaisse, elle a voulu écrire ce livre. Elle ne l’a pas écrit dans l’ordre des années ni dans l’ordre des cartes géographiques. Elle y a renoncé un matin, avec un soulagement qui l’a elle-même surprise. Elle a compris qu’elle ne pourrait plus reconstituer un itinéraire, mais seulement suivre le fil d’objets qui remontent seuls, comme des noyés qui refont surface au hasard des courants et des températures.
Alors voici l’inventaire. Non pas des pays traversés, mais des choses qui en restent : un ticket de train plié en quatre depuis si longtemps qu’il s’effrite aux plis ; un caillou gris qu’elle a cru rapporter d’un glacier, mais qui vient peut-être d’une plage ; un bout de tissu dont elle a oublié la couleur d’origine. Chaque objet ouvre un chapitre. Chaque chapitre est un lieu qui n’existe plus. Il y avait un village avant le barrage, un quartier avant les pelleteuses. C’est encore une certitude. Elle y était, elle en est sûre, elle y était pour veiller, comme on veille un mourant qu’on ne connaît pas encore, mais qu’on a déjà choisi d’accompagner.
Elle voyageait ainsi depuis toujours, non pour découvrir, mais pour assister. Un devoir de présence face à ce qui allait s’effacer. Elle ne sait pas, et même avant elle n’aurait pas su dire d’où lui venait cette fidélité presque religieuse à l’impermanence. Probablement en raison de la façon dont sa mère disparut, sous un pan de littoral effondré sans avertissement. Depuis, elle courait vers ce qui tombait, comme si sa seule façon d’aimer un lieu était de le regarder disparaître.
Mais désormais, c’est la mémoire qui se dérobe. Alors elle écrit avant la disparition totale des souvenirs. Une odeur de diesel mouillé la ramène à trois pays à la fois, et elle ne sait plus lequel est le vrai, alors elle écrit les trois versions à la suite, sans trancher. Elle a beaucoup raconté ces voyages dans des trains, des voitures, des avions, et les récits se sont polis avec le temps, enrichis d’un détail ici, amputés d’un doute là, jusqu’à devenir plus nets que la réalité ne l’a jamais été. Elle ne sait plus, à présent, si elle se souvient des voyages ou si elle en a fait de belles histoires.
(tu descends du train, il fait nuit, tu ne sais plus dans quelle gare tu es.)
Elle écrit ainsi, parfois, quand le souvenir est trop flou pour qu’elle ose encore dire je. Elle laisse les phrases s’interrompre. Elle laisse les dates se corriger entre parenthèses, sans effacer la première, elle note la seconde, elle n’est pas certaine que c’est la bonne non plus. Elle laisse voir les ratures.
Ce livre est un inventaire du monde qui s’efface. C’est le livre de son voyage ici-bas avant qu’il ne s’efface. Elle le sait, elle l’a voulu ainsi. Ce qu’elle découvre seulement maintenant, en l’écrivant, c’est qu’à force de courir vers ce qui disparaissait, elle a fini par ne plus habiter nulle part elle-même. Cet inventaire des lieux perdus est peut-être, avant tout, celui d’une absence, la sienne.