Il y avait dans mon enfance une mappemonde,
récupérée ou offerte, peu importe,
je ne sais plus où ni par qui,
ça n’a pas d’importance.
Il y avait peu de livres à la maison, il y avait le dictionnaire dans lequel je me perdais parfois comme dans une forêt, le bottin épais comme une bible (même voyage parmi les noms), deux ou trois bibliothèques vertes au dos craquelé. Il y avait la mappemonde. Elle ne s’allumait pas. C’était un globe tout bête, docile sur son axe incliné, offrant à mon doigt sa surface lisse, et partout le bleu des mers cernait les continents tachetés de rose pâle, de bleu ciel, de vert d’eau, où chaque couleur correspondait à un pays, chaque pays à un mystère encore intact. Je n’avais jamais voyagé hors de France avant l’âge adulte. Je le faisais tourner doucement, comme on tourne une page qu’on n’ose pas lire trop vite. Et chaque arrêt de mon pouce était une révélation, l’emplacement d’un pays que j’ignorais, le nom d’une ville prononcée pour la première fois dans le silence de ma chambre, syllabe étrangère posée sur ma langue comme le fruit d’une autre saison.
Plus tard, il y eut l’atlas,
les pages ouvertes comme des fenêtres,
les fleuves, lignes bleues descendant vers des mers sans fond,
les lignes des frontières biscornues ou sages le long d’un cours d’eau,
ou tracées à la règle quelque part dans un bureau colonial,
indifférent aux montagnes et aux peuples.
Et soudain malgré moi, je remontais un fleuve à rebours, contre le courant, vers les sources qui n’avaient pas encore de nom pour moi qui regardais. Je notais qu’un pays longeait telle mer, tel océan, qu’un autre se trouvait enclavé, sans accès à l’eau salée, ou ne possédait qu’un couloir étroit, cédé ou arraché dans quelque traité oublié.
Et maintenant,
le voyage virtuel se fait plus précis,
plus trompeur.
Avec Google Maps, j’entre dans les villes, je remonte les rues jusqu’aux places principales, je repère les commerces, les parcs, les curiosités, le café du coin, la pharmacie, le square avec son banc. C’est beau, et c’est moins beau. On y voit tout, et l’on imagine moins.
Alors parfois,
je reviens aux cartes de papier,
aux traits incertains, aux noms mal imprimés,
à ce flou qui laisse de la place au rêve.
Je m’arrête sur le Canada, le Québec d’abord, les clochers sous la neige, puis je remonte, toujours plus au nord, vers le Nunavut, ce territoire immense et presque vide sur la carte, blanc comme une page non écrite. J’imagine une plage de rivière, les animaux qui traversent ce désert froid, la nuit, moins vingt-cinq degrés sur un silence que je n’entendrai jamais.
Et je voyage seule,
sans bagage, sans visa, sans billet,
sans parler à quiconque,
le doigt posé sur le globe qui tourne,
l’index sur une page de papier
ou les doigts virevoltants sur un clavier
et le cœur posé ailleurs.