Je ne savais pas la vie

Enfant, je ne savais pas ce que je voulais. Jeune fille, je ne voulais pas ressembler à ma mère. Je ne voulais pas me sentir coincée par la vie. Je ne suis pas certaine d’y être parvenue.

Je ne savais pas la vie. J’aimais apprendre de nouvelles choses tout le temps, partout. À l’école, je n’étais pas la meilleure de ma classe, je n’ai jamais été la plus mauvaise. Je rêvais une vie de cinéma sans me le dire. Je ne me voyais pas faire de grandes choses, mais j’y croyais dur comme fer. Je ne savais pas la vie. Je n’y pensais pas. J’étais dans l’instant. Le monde était forcément bon même si les gens partaient je ne sais où.

Je ne savais pas la vie. Il y avait une effervescence et une innocence qui électrisait l’air. J’aimais les gens de mon quartier. J’aimais mes ami es. J’aimais ceux qui ne sont plus, ils me donnaient le sentiment d’appartenir à quelque chose de plus grand que moi.

Je ne savais pas la vie. Dans l’immeuble où nous vivions, il y avait un homme qui se maquillait. Il marchait les bras pliés contre le corps tenant souvent un sac dans le pli du coude. On le moquait, et il passait agacé. Je ne comprenais pas, de loin, je sentais sa peine. Je ne comprenais pas l’homme qui marchait en femme. Je ne comprenais pas les regards amusés.

Je ne savais pas la vie. Il y avait aussi un homme qui marchait en boitant. Il se tenait sur la jambe gauche puis il lançait la jambe droite vers l’avant d’un mouvement énergique en s’appuyant sur sa canne. On l’appelait nœil-nœil, je pense qu’il était borgne, je ne m’en souviens pas. On avait l’impression qu’il avançait par petits sauts, il a eu la polio petit m’avait dit ma mère. Je ne comprenais pas ce que cela signifiait. Parfois, il y avait sur le boulevard une femme qui promenait son garçon handicapé, l’homme était plus grand qu’elle et je la trouvais belle.

Je ne savais pas la vie. Au 5e étage vivait Fatima. Au 1er, il y avait Lucette, et au rez-de-chaussée, il y avait madame Pacaud qui nourrissait les chats errants, sa maison était pleine de félins.

Je ne savais pas la vie. Il y avait un grand espace devant l’immeuble. Nous jouions sous le regard protecteur des parents. Les amies étaient comme une famille, l’immeuble comme un village dans la ville. Je ne savais pas la vie. Nous allions tous à la même école, les grands défendaient les plus petits. Nous allions ensemble à la piscine du Pré-Saint-Gervais. Nous allions au centre aéré respirer l’odeur des arbres aux papillons. Nous prenions le bus le matin, nous revenions le soir heureux et remplis d’une bonne fatigue.

Je ne savais pas la vie. Mon jardin d’Eden était pauvre et très riche à la fois.

Je ne savais pas la vie. Il y avait plein de choses que je croyais sur paroles, même des choses insensées.

Je ne savais pas la vie, d’une certaine manière, mes parents non plus. Ils étaient mon monde, mon univers. Quand j’ai constaté leur ignorance dans plusieurs domaines, mon amour n’en fut pas moins grand. Plus tard, je me dis qu’ils avaient fait comme ils avaient pu et que c’était déjà bien. Ils ne sont plus, et pourtant je les sens sous la peau de mon visage, ils sont encore sous mes paupières à veiller sur moi.

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