à ce stade de la nuit

à ce stade de la nuit, les yeux ouverts sur l’obscurité, je cherche les images d’un passé longtemps enfoui, je ne vois rien car rien de ce que je cherche en cet instant n’a été vécu. La respiration lourde et régulière près de moi. Un camion passe dehors et fait vibrer l’un des cadres posé sur la commode. Le drap pèse aussi lourd qu’un édredon. Nuit de canicule et fenêtre ouverte. Quelqu’un donne un coup de pied dans une poubelle de la rue et gueule de l’inaudible. J’invoque le fantôme abandonné au profit de la vie. Rien ne vient pourtant, la vie ne se laisse pas abandonner comme cela. Moiteur.

à ce stade de la nuit, je verse l’eau dans le verre. Submergée par l’état du monde, par les âmes grises et la succession de visions écarlates. Je bois à petites gorgées respirant à peine . Sidérée et démunie, mon inaction me laisse un goût amer au fond de la gorge, l’impression de trahir mon cœur, de trahir mon âme. Assise dans le salon, je suis figée face à la bibliothèque débordant de livres. Le verre d’eau ne parvient même plus jusqu’à mes lèvres, mes doigts l’enserrent, s’y accrochent pour ne pas tomber. Sensation de déjà-vu, de déjà lu dans les livres d’histoire. Chute inéluctable ?

à ce stade de la nuit, la climatisation du voisin ronronne un peu trop fort | pieds nus sur le sol carrelé | le tapis du salon | interrogations

J’ouvre le réfrigérateur sans savoir ce que j’y cherche. De l’air frais m’accueille, je place une chaise devant la porte ouverte. Lumière blafarde. Jambes et bras écartés, j’accueille la fraîcheur artificielle.

à ce stade de la nuit, j’entends ses yeux ouverts sur l’obscurité. Je sais qu’elle ne dort pas, je sais qu’elle rumine les démons du passé. Les pleurs et les douleurs longtemps retenus remontent par rafales. Elle ne dit rien. J’attends un mot, un geste, une main qui ouvrirait les vannes, appellerait d’autres mots qui raconteraient enfin l’inavouable. La main posée sur le drap de coton, j’entends ses pensées, mais elle reste figée, fermée.

à ce stade de la nuit, je tremble dans mon lit d’enfant trop juste pour moi, je ne veux pas aller à l’école, je ne veux pas les voir, les entendre, sentir leurs mains me bousculer, croiser les regards indifférents des adultes, des regards vides qui se demandent ce qu’ils font là, au milieu de cette marmaille bruyante parce qu’il faut bien travailler, je ne veux plus courir pour rentrer chez moi, je ne veux plus aller en classe avec une boule qui prend toute la place dans ma tête et dans mon ventre, je tremble dans mon lit, je sais toutes mes leçons mais cela ne suffit pas, je fais de mon mieux mais ce n’est jamais assez, je ne veux plus. Serais-je plus heureux si j’étais un mauvais élève ?

à ce stade de la nuit, je prends mon passeport, j’observe les caractères en lettres d’or inscrutés dans la couverture bordeaux, je l’ouvre et me souviens du jour de la photographie, j’ai une tête banale, un physique passe partout, une tête de quinqua aux tempes grisonnantes, je feuillette le précieux sauf-conduit, les visas me rappellent les vacances et le temps de l’insouciance. Je sais que je ne peux pas rester maintenant que je sais. J’emporte quelques affaires sans faire de bruit. Il est 4 h, je ferme la porte d’entrée derrière moi. Ils ne sauront rien, ils ne sauront pas pourquoi je les abandonne, ils n’entendront plus parler de moi. Adieu la carrière de juriste, je ferai un autre métier. J’ai à peine eu le temps de leur laisser de quoi faire face. Bien sûr, ils me chercheront, ils ne me trouveront pas, je me ferai petit, très petit au bout du monde.

à ce stade de la nuit, je cherche pour quelle raison le sommeil me fuit. J’ouvre le roman commencé la veille. Impossible de me concentrer. La lumière de la lampe de chevet éclaire le papier bouffant de couleur crème. Il est agréable au toucher. Impossible de me connecter à mon esprit. Les idées se bousculent, emportent tout sur leur passage. Je ne pense pas, je subis une tempête intérieure, ses bourrasques me figent, ses coups de vent referment le livre. J’espère le matin, les premières lueurs, les premiers chants d’oiseaux pour enfin sentir l’accalmie.